« Docteur, est-ce grave ? Je ne comprends pas la plaisanterie. »
« Grave, non, mais je comprends votre anxiété. Elle est légitime, car cette carence cognitive affecte sévèrement la qualité de vos relations sociales, vous isole, vous marginalise en vous empêchant de partager l’hilarité générale. Elle fait de vous un mouton noir qui rompt l’harmonie de la réunion, crée un embarras et un état de confusion chez l’auteur de la plaisanterie, qui se demande, inquiet, si sa plaisanterie est aussi drôle qu’il le croit.
Je ne vais rien changer à votre personnalité et vous continuerez à ne pas comprendre les plaisanteries, courtes ou longues. Mais quelle importance ? Cela n’affecte pas votre façon de digérer ni de dormir. Je vous demande seulement de faire semblant et d’imiter les autres convives si vous êtes autour d’une table. Joignez-vous à la gaieté de l’escadron, aurait dit Courteline. Copiez leurs mimiques, leurs simagrées, essuyez-vous les yeux si les rires ont du mal à s’arrêter.
Dans le cas où vous êtes le seul à devoir supporter la plaisanterie et ne voulez pas vexer, attendez la fin de la péroraison. Observez le locuteur : dans 99 % des cas, il sera le premier à rire de son bon mot, même si c’est la millième fois qu’il le sort, car on est tous son meilleur auditoire. Il vous suffit, là encore, de capter ce signal pour enclencher un sourire de connivence et d’admiration qui récompensera son moment clownesque.
Rappelez-vous aussi que vous n’êtes pas un cas isolé. C’est fréquent, et ma technique l’a rendu indétectable. Il est probable que, sur cinq personnes qui s’esclaffent bruyamment, plus de la moitié soient, comme vous, indifférentes à la plaisanterie et jouent la comédie.
Avec un peu d’habitude, qui fait office d’entraînement, vous serez capable de jouer le rôle-titre de la célèbre pièce de cet auteur dont le nom m’échappe : Le Rire idiot.
Une vocation tardive naît parfois ainsi.
« Ah ah ah ! » Répétez après moi, s’il vous plaît. La leçon est incluse dans le prix de la consultation…
Ah ah ah ! S’il vous plaît, faites un effort ! »
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