LE RAT DU DÉPOTOIR ET LE RAT GASRONOME
Tous les deux ans révolus,
Selon un pacte entre cousins connus,
Le Rat du vaste Dépotoir
Visitait celui des Fourneaux noirs.
L’un vivait près des immondices,
L’autre aux cuisines des délices ;
Et tous deux, le museau fripon,
S’aimaient d’une vieille affection.
— « Comment vas-tu, ventre prospère ? »
Dit le premier à son confrère.
— « Fort bien, cousin ; et toi, ma foi,
Je te trouve amaigri d’effroi.
Tes côtes saillent sous ta peau ;
Aurais-tu perdu ton magot ? »
— « Hélas ! les temps sont difficiles.
Les humains deviennent habiles.
Ils trient, recyclent, compostent tout ;
Ils enferment jusqu’au moindre croûton sec et mou.
Le gras, la peau, les os, les restes,
Tout disparaît dans leurs gestes modestes.
Notre empire est devenu désert ;
Le rat y jeûne plus qu’il ne dîne hier.
Le vieux maire aimait la décharge ouverte ;
Le nouveau l’a rendue déserte.
Du béton partout, des barrières,
Des cadenas, des surveillères ;
Le compost même est défendu
Comme un trésor ou bien un dû.
Ceux qui voulurent s’y glisser
N’en sont jamais réapparus passés.
La faim s’installe en nos faubourgs ;
On parle déjà de sombres jours.
Le Roi des Rats m’envoie vers toi :
Peut-on venir vivre chez toi ? »
Le Rat des cuisines étoilées
Lissa ses longues moustaches huilées :
— « Cousin, ici l’on vit encore ;
Il tombe parfois quelques trésors :
Épluchures de truffes blanches,
Queues de homard, sauces franches.
Dans le tumulte du service,
Les commis, ivres de supplices,
Renversent parfois des morceaux
Qui font nos festins les plus beaux.
Je veille alors sous les fourneaux ;
Je cours plus vite que les balais nouveaux.
Grâce à mon flair et ma finesse,
Le Chef lui-même sait ma justesse.
Car sans moi, derrière les comptoirs,
Ce serait cloaque chaque soir. »
Puis, baissant un peu la voix :
— « Pourtant, cousin, écoute-moi.
Le monde change ; l’homme apprend
À moins gaspiller qu’auparavant.
Autrefois sot mais généreux,
Il nourrissait sans le vouloir ceux
Qui vivaient de ses abandons
Comme princes de ses rebuts profonds.
À présent il calcule, trie,
Pèse la graisse et l’avarie ;
Même ses déchets ont destin,
Et le rat perd son vieux festin.
Le vrai péril, plus que le chat,
N’est plus le piège ou les appâts ;
C’est l’humain froid, organisé,
Le gestionnaire civilisé.
Car un peuple brouillon pardonne ;
Mais dès qu’il administre et ordonne,
Le malheur du pauvre vivant
Commence avec le règlement. »
Le Rat du Dépotoir soupira.
L’autre reprit :
— « Pourtant viendra
Pour votre peuple une retraite.
Les caves seront votre conquête.
Les faux plafonds, les conduits noirs,
Les vieux hôtels, les dortoirs ;
Et surtout certains étudiants
Dont les reliefs sont abondants.
Mais qu’un décret soit proclamé
Par votre Roi bien informé :
Ne touchez point aux fils du monde ;
Leur colère alors serait profonde.
L’homme supporte qu’on le vole,
Qu’on lui dérobe une casserole,
Un fromage ou même un jambon ;
Mais coupez-lui sa connexion,
Et vous verrez dans sa furie
Une toute autre barbarie. »
Moralité
Le siècle ancien nourrissait même
Ceux qu’il appelait son problème ;
Le nouveau, propre et prévoyant,
Affame jusqu’au survivant.
L’ordre parfait, la règle austère,
Ont parfois le cœur moins ouvert
Que le désordre et ses excès
Dont tant d’êtres vivaient en paix.
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