On passe sa vie à se battre et la lutte la plus acharnée, enragée, permanente n'est pas celle qui nous oppose à la concurrence, à la chienlit, aux partis pris, mais à l'ennemi intérieur, un fauve aux aguets qui nous empêche de profiter de la vie à coups de mises en garde, d'observations déplacées, de conseils hypocrites. Il se dresse constamment contre nos envies, nos désirs, nos espoirs, nos besoins, nos rêves. Il nous force à nous lever pour aller au travail, nous oblige à nous laver les dents, les pieds, le reste, à dire bonjour à l'horrible dame, merci , au revoir, à ne pas jurer, crier, mentir, reprendre du gâteau, finir la bouteille. Sa repression est permanente, insistante, désobligeante. Il nous force à cacher notre véritable nature, un tigre de Sumatra, une vipère lubrique, un aigle royale et jouer au saule pleureur, au loulou de Poméranie, à la crème au chocolat. Il transforme le dur à cuire qui ferait trembler un légionnaire en enfant de choeur. Pas étonnant qu'à la fin de notre temps réglementaire, notre état soit celui d'un grand invalide de guerre.
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