Ce blog est pour le lecteur qui apprécie l'ironie, l'humour, qui est à l'affût de pensées faciles, d'idées saugrenues, d'inventions bidon, de conseils bizarres et qui n'est pas horrifié par le sarcasme, l'irrespect. Il est à éviter pour les conformistes, les dominants, les dominés.


samedi 15 juin 2013

LES AVATARS DE L’ADOLESCENCE (7)

Ou l’origine des malheurs du monde

 

CHAPITRE VII

 

ILLUSTRATIONS

 
Il suffit d'observer les comportements pour se rendre compte que la rétention des sentiments et son commensal le mépris sévissent dans tous les domaines de l'activité humaine.
 
Le cirque, l'opéra, un théâtre, un concert sont autant d'observatoires. Quelle que soit la témérité des acrobates, le courage du dompteur, la grâce de la danseuse, l'humour de l'humoriste, le talent du chanteur, la virtuosité du musicien, la force des comédiens vous verrez autour de vous des dizaines de spectateurs qui n'applaudissent pas. Ils sont secs, guindés, les mains immobiles. Ils sont trop nombreux pour être tous des mélancoliques en permission de sortie. Applaudir est un remerciement, une expression du plaisir ressenti que l'on partage avec les autres. C'est aussi la reconnaissance de la supériorité de l'artiste et du cadeau qu'il vient de nous faire. Implicitement, nos vivats proclament une infériorité dans le domaine où il vient de briller. Nous sommes à nouveau dans la situation que nous avons tellement détestée: celle de l'adolescent inexpérimenté face à un adulte sûr de lui. Le rappel peut être insupportable à certains.
 
La maîtresse de maison s'est affairée toute la journée pour préparer le dîner qu'elle offre ce soir. Elle a choisi des plats exotiques pour surprendre. Le repas est réussi. Quelques Oh!, quelques Ah!, mais surtout une circonspection, une mastication soupçonneuse à l'affût d'une saveur trop étrange pour être honnête, viennent la récompenser bien mal de son travail.
 
Vous avez écrit un livre, publié un article, exposé vos tableaux dans une galerie, gagné un concours, été promu, etc. Imaginez toutes les situations où vous êtes amené à vouloir faire partager votre satisfaction avec l'entourage. Vous espérez l'expression d'une complicité amicale, des félicitations sincères ou une critique qui vous prouvera que le livre a été lu, la peinture regardée, la performance admirée. Votre attente sera déçue. Les réactions, s'il y en a, seront discrètes, timides, parcimonieuses. Elles proviendront plus facilement d'inconnus. La discrétion dont vous vous plaindrez dérive directement de la constipation des sentiments.
 
Offrir un repas, une lecture, une vision, une promotion, un record, c'est vouloir susciter une appréciation flatteuse sur soi-même et faire reconnaître son esprit, son talent par ceux dont on suppose que notre plaisir causera le leur et qu'ils nous en sauront gré. Le calcul est faux.
 
Nous demandons à l'ami ou à la relation un retour gratifiant à une action, un geste. L'intention de l'offrande était de créer de la joie mais surtout l'envie d'être récompensé. Il est bien connu que le cadeau fait surtout plaisir à celui qui le donne. Celui qui reçoit joue le rôle imposé du père auquel l'enfant demande une récompense qu'il estime mériter. La prétention est osée. Combien de fois dans l'enfance - et encore plus souvent dans l'adolescence - n'a-t-il pas été rabroué injustement sans avoir obtenu le signe espéré? Pourquoi faudrait-il aujourd'hui qu'il se montre plus généreux envers un autre? Qu'a-t-il vraiment fait de supérieur à ce qu'il faisait, lui, pour mériter un meilleur sort? Les deux acteurs de ce mini-drame ont donc de bonnes raisons d'être mécontents: l'un parce qu'il n'aura pas reçu la confirmation de son mérite, l'autre parce qu'on a ressuscité des frustrations anciennes l'obligeant à jouer un personnage qu'il a détesté.
 
D'innombrables rancunes familiales s'éternisent, de nombreux conflits professionnels naissent ainsi, parce que le hasard met aux prises deux interlocuteurs dans une scénette qui remet à la mode des usages que l'on aurait espérés oubliés. Ils potentialisent la tension et la rendent disproportionnée pour l'enjeu du moment.
 
Le phénomène n'est pas limité à la vie quotidienne. Il est à l'œuvre dans beaucoup de scénarii de l'actualité internationale où sa responsabilité n'est jamais évoquée. Les stratèges, les commentateurs, les spécialistes lui préfèrent des causes géopolitiques, historiques, raciales, économiques. L'oubli a l'avantage d'éliminer un facteur humain peut-être dérangeant et inopportun à ce niveau de considération. Il détermine à sa façon habituelle un comportement déjà rencontré et qui produit les désastres connus.
 
Si la diffusion du phénomène à la vie quotidienne complique inutilement les relations, gêne la convivialité, sa gravité tient à sa généralisation aux domaines beaucoup plus transcendantaux que sont la politique, la religion, l'urbanisme, la médecine, la paix. Elle le doit à la fatalité - programmée par l'éducation - qui propulse aux postes de décision ceux qui en sont les plus imprégnés car ses valeurs, quoique négatives, s'avèrent les plus aptes à obtenir les commandements dans la cité.
 
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vendredi 14 juin 2013

LES AVATARS DE L’ADOLESCENCE (6)

Ou l’origine des malheurs du monde


CHAPITRE VI


LE MÉPRIS



La rétention des sentiments et sa difficulté à communiquer n'est pas la seule scorie de l'adolescence. Le mépris est aussi dans l'héritage.
 
 C'est un sentiment primaire, directement issu de cette période. Il est l'un des moteurs qui gouvernent l'attitude particulière et sous-tendent les rapports humains. Il anime le politicien comme le missionnaire, conditionne l'urbanisme et la politique salariale, explique les guerres.
 
 L'installation du mépris dans la conscience humaine se situe à l'adolescence. L'enfant l'ignorait. Il accepte naturellement la supériorité de l'adulte ou de plus grand que lui, même s'il en souffre. Le mépris qu'il manifeste n'est que l'imitation d'un plus âgé que lui.
 
L'adolescent a acquis les moyens de comparer, raisonner, mesurer, hiérarchiser les valeurs. L'habitude ne le quittera pas. En quête d'identité, il a choisi des modèles, des héros. Il rejette, condamne, ignore et plus souvent méprise ouvertement ceux qui ne pensent pas comme lui, ne partagent pas ses enthousiasmes, ses opinions, ses dégoûts. Le mépris a pris racine.
 
Il ne cessera de prospérer car tout le cursus éducatif conspire en sa faveur. Il n'est qu'une succession d'examens et de concours. Il sélectionne une population qui s'est lentement convaincue - avec la complicité enthousiaste des maîtres et des parents - qu'elle était la meilleure, la plus intelligente. Un complexe de supériorité inévitable s'est donc lentement implanté. Il justifie toutes les ambitions et c'est pourquoi elle gouverne la France. Nous verrons comment elle le manifeste.
 
Le mépris n'est pas l'apanage des bêtes à concours. Il est à la portée et à la mesure des moyens de chacun. Il se déclenche dès l'instant où une supériorité sur l'autre est manifeste. La culture du mépris est donc à l'œuvre partout. La vie sociale, professionnelle, politique le sécrète en permanence et naturellement.
 
Imaginons une entreprise, une société, une administration. Monsieur Dupond, cadre moyen, est nommé cadre supérieur. Il grimpe un échelon dans la hiérarchie. Cette promotion peut être due à l'ancienneté, récompenser une compétence. Quelle qu'en soit la raison, il s'agit d'une distinction qui l'élève au-dessus de ses anciens collègues, restés cadres moyens. L'heureux impétrant ressent cette élévation, ce meilleur salaire comme la juste récompense d'un mérite supérieur. Sa relation avec eux s'en trouve instantanément modifiée, même s'il proteste de sa fidélité à ses ex-compagnons. Mille détails montreront son changement de statut et le changement de comportement des autres le confortera dans sa nouvelle. Il n’appréciera pas ceux qui, à l'opposé, montreront ostensiblement que, pour eux, sa valeur humaine et professionnelle n'a pas subi d'inflation du seul fait de sa promotion. Le rappel du principe de Peter ne le fait pas rire. Le slogan "un chef a toujours raison" n'est pas une boutade. Tous, du plus petit au roi en exercice en sont convaincus car c'est l'ordre des choses qui l'a placé à son rang et comment admettrait-il qu'un inférieur ait un meilleur jugement?
 
Le raisonnement - simpliste mais sans beaucoup d'exceptions - sécrète le mépris des deux partenaires. Le plus dangereux est celui qui a la puissance de la structure qui l'a placé dans sa position dominante. Le mépris de celui qui se sent sous-évalué est moins affiché, mais il est finalement tout aussi pernicieux pour la société, car il s'additionne à celui de tous les collègues qui souffriront de la même impression. Le mépris n’est pas facteur de productivité, de cohésion sociale.
 
L'élection a un poste politique est aussi une promotion sociale et à ce titre un puissant catalyseur de mépris. C'est la raison qui fait que les électeurs sont rarement longtemps satisfaits de leurs élus.
  
Une élection donne à l'heureux élu la preuve multipliée par le nombre de ses électeurs qu'il est meilleur que ceux qui ont été battus. Il acquiert ainsi la conviction que son programme, mais aussi sa personnalité, sa force de conviction, son intelligence, sa séduction ont une qualité tellement exceptionnelle qu'elle a été remarquée.
  
Comment résister à une telle caresser ? Le sentiment est, bien entendu, proportionnel à l'importance de l'élection. L'euphorie du conseiller général élu dans un obscur canton avec quelques voix de majorité ne pourra être comparée à celle qui réjouit le député élu au premier tour avec une large majorité et encore moins à l'exaltation qui doit saisir le vainqueur d'une élection à la présidence de la République avec des millions de votes en sa faveur. On comprend l'acharnement à conquérir un tel mandat, à le garder ou à le reconquérir. Comment une personnalité pourrait-elle résister à un tel succès?
 
Ce mépris est déraisonnable par nature car il généralise une supériorité reconnue et admirée par la société dans un domaine particulier: technique, sportif, politique, intellectuel. Être le meilleur dans la façon de peindre, de discourir, de calculer, de parler, de sauter, de comprendre les mathématiques, la physique, le latin, de gagner de l'argent, ne signifie pas que cela soit vrai pour tout. Les personnalités capables de lucidité et de sagesse dans une telle situation sont rares.
  
Le mépris, fait culturel, programmé par la société trouve dans l'adolescent une personnalité réceptive puisque sa réaction naturelle aux frustrations lui donne déjà une appréhension négative de l'autre.
 
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jeudi 13 juin 2013

L’INTERROGATION DU JOUR


-      « Je ne comprends pas comment vous, le pessimiste radical, vous êtes si proche de cet optimiste incurable ? ».

-      « J’espère qu’il est contagieux ».

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mercredi 12 juin 2013

LA PENSÉE DU JOUR

-      « Si le temps s’arrêtait, j’en connais qui seraient pas contents ».
-      « Qui ? »
-      « Les horlogers ».

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mardi 11 juin 2013

HALTE AU FEU

-      « Je me demande comment, avec la fonte des neiges, le recul des glaciers, la chute de la pluie, la fuite des cerveaux, la baisse du thermomètre et des retraites, la diminution des ressources, vous gardez le sourire ».
 
-      « C’est très simple. Je me contente de regarder  la montée du chômage, la poussée de la pauvreté, la hausse des prix, de la délinquance, des impôts, l’ampleur des dégâts. J’y voie un dynamisme et une montée en puissance qui devraient vous impressionner comme moi. J’attends avec impatience des évènements stupéfiants, grandioses, formidables : une fusion, une fission, une révolution… ».
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lundi 10 juin 2013

ANALOGIES

La soupe à la grimace est à la soupe au choux ce que le sac à malices est au sac à main et l’œil au beurre noir au brochet au beurre blanc (ajoute Enza).

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dimanche 9 juin 2013

Une pensée d’Anonymuse

Une vie idéale serait de tout faire sans effort et de ne rien faire sans plaisir.

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samedi 8 juin 2013

LE CONSEIL DU JOUR

L’Académie Française est un moyen plus élégant d’accéder à l’immortalité qu’une condamnation à perpétuité et moins astreignant que de prononcer des vœux perpétuels.
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vendredi 7 juin 2013

L’ATTENTION DU JOUR

Votre attention, s’il vous plaît. Le monsieur qui a perdu son bon sens et la dame l’occasion de se taire les retrouveront au bureau des objets trouvés.

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jeudi 6 juin 2013

AVERTISSEMENT

Ceux qui, dans la rue, sont très occupés à parler frénétiquement pour ne rien dire, feraient mieux de regarder où ils mettent les pieds.
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mercredi 5 juin 2013

UNE PENSÉE D’ANONYMUSE

Les magiciens qui escamotent, apparaissent, disparaissent sont extraordinaires d’adresse, de subtilité, de rouerie. Ils méritent admiration et applaudissements. Avec beaucoup de travail, d’efforts, ils gagnent peu à côté des politiciens qui, avec de grandes promesses et de belles paroles se font élire, ont le pouvoir et escamotent les problèmes, n’ont pas de solutions et ne montrent que du vide.
Mais, les uns et les autres, sont des enfants de chœur face à ceux qui promettent le ciel, font croire aux miracles, prêchent l’humilité et se font appeler monseigneur.
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mardi 4 juin 2013

ALERTE

Éditorial

 
Un changement de politique éditoriale était devenu nécessaire. Une enquête de l’EFAB auprès de notre électorat nous a appris son état de souffrance.
L’excès de réflexions au quotidien a provoqué, dans un nombre de cas trop important pour être supportable, un état de sidération inquiétant.
Une restriction s’imposait et une cure a été décidée pour essayer de corriger l’hébétude.
Une seule information sera dorénavant délivrée pour ceux qui ne peuvent supporter qu’une ou deux lignes de lecture et d’autres plus longues pour ceux qui ont conservé une capacité normale (Monsieur P. et Madame W. se reconnaîtront).
Ne me remerciez pas de ma compréhension.
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LE CHIFFRE À MÉDITER TOUTE LA JOURNÉE

Si on ajoute aux milliards d’humains les moustiques, les cafards, les puces, les doryphores, on atteint le nombre de 6.456 milliards d’êtres vivants sur la terre.
N.B. Nous serons bientôt en mesure de présenter un décompte plus précis.
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dimanche 2 juin 2013

LES AVATARS DE L’ADOLESCENCE (5)

Ou l’origine des malheurs du monde

 

CHAPITRE IV

 

LA RETENTION DES SENTIMENTS

 
Le processus d’insertion à ce monde des adultes est long et fonction de la culture. Il peut être rendu difficile par les moyens même qui le permettent. La recherche de la vérité, la construction intellectuelle peuvent donner à l’adolescent l’impression d’être détenteur d’un savoir et d’un pouvoir sur les idées, prétention qu’aggrave l’inexpérience.
 
Il est confronté à un comportement des parents tempéré par des décennies d’épreuves. Il leur faudrait beaucoup de compréhension et de bonne volonté pour éviter que l’incompréhension ne s’installe.
 
De toute façon leur support affectif ne lui paraît plus indispensable. Il est plutôt recherché chez ceux qui partagent les mêmes problèmes, vers ceux qui paraissent pouvoir répondre à ses doutes, qu’il peut admirer. C’est le temps des bandes et des idoles.
 
L’éloignement est aussi une conséquence de la maturation physique. La faiblesse infantile trouvait refuge et sécurité dans la force et la protection des parents. Le temps est venu où l’adolescent les rattrape en taille, en poids, en force. Il est même plus agile, plus adroit. La crainte et l’admiration du petit pour le grand n’existent plus. Le partage se fait entre jeune et vieux, avec l’assurance satisfaite et condescendante d’appartenir à la bonne fraction.
 
Le système des échanges bascule en même temps que le rapport des forces. L’opinion de l’adulte ne s’impose plus. La subordination ne va plus de soi, l’autonomie remplace l’hétéronomie. Le passage est hasardeux car le nouvel ordre bouscule des habitudes. L’adulte s’est habitué à sa position dominante. Il peut essayer de maintenir son autorité par la force que lui concède un échelon supérieur. La punition peut suivre la rébellion. Si elle n’est pas adaptée à la faute, l’injustice se perpétue en ressentiment. Le père tombe souvent dans ce piège. A l’inverse, l’adulte peut devenir anxieux face à un interlocuteur disposant de nouvelles armes. Il essaie de s’en faire un ami en lui empruntant un comportement, en abondant dans son sens. Cette tentative de séduction ne répond pas à l’attente. Le modèle que donne l’adulte renvoie le jeune à ses propres incertitudes et ne calme pas son angoisse.
 
L’attitude parentale - ou des équivalents - conditionne beaucoup la façon dont l’énergie physique, intellectuelle, affective vont s’exprimer. Le jeune doit affirmer son autonomie naissante et récente. Il s’habille, se coiffe, prend des habitudes qui choquent, puisqu’elles ne sont pas celles du milieu. Il dépend beaucoup à ce moment de ceux qui conservent une autorité de se rappeler leur propre jeunesse et de ne pas refuser ce nouveau visage.
 
S’ils ne l’acceptent pas en l’interprétant comme une rébellion, ils déclenchent des hostilités qui inaugurent un cercle vicieux. L’énergie se cristallise sur cette opposition. Les tensions intérieures deviennent très fortes. Une tranquillité peut être sauvegardée mais la soumission n’est qu’apparente. L’incompréhension est une souffrance imposée, elle ne sera ni oubliée ni pardonnée. Elle retentira toute la vie. Elle est d’autant plus grande qu’elle contredit l’image que l’enfant avait construite au-delà de tous les avatars œdipiens. L’abaissement de l’idole laisse la scène nue et froide. La solitude remplace la sécurité, le doute la certitude, la dépression le plaisir. L’expérience est traumatisante. Elle s’inscrit profondément dans le conscient et l’inconscient, sécrétant un système de défense et d'attaque qui conditionnera le comportement à venir en se réactivant dès que la circonstance sera propice.
 
L'opposition à l'autorité met les parents dans une position ambiguë. Les mobiles, nous l'avons vu, sont multiples, II en est dont la réponse ne peut jamais satisfaire. L'intensité du lien est éprouvée. Si les parents réagissent mollement à l'offensive, ils seront taxés d'indifférence, de négligence et leur caractère, leur volonté et leur force mis en doute. Leur crédibilité en pâtit. Le respect s'en va. L'insécurité le remplace. Si, au contraire, ils réagissent en refusant ce qu'ils considèrent comme des caprices, l'adolescent se sent rejeté, incompris, mal-aimé, se met à douter de la véritable affection que ses parents pourraient lui porter. Celle qu'ils témoignaient hier s'adressait à un autre lui-même qu'ils renient aujourd'hui.
 
Le temps a passé, le garçon est devenu un homme. Il est maçon, fonctionnaire, avocat. La jeune fille est maintenant une femme. Elle est professeur, secrétaire, caissière, médecin. Ils ont des enfants, ils ont acquis un poids dans la société à la mesure de leur éducation, de leur ambition, de leurs connaissances, de leur habileté physique, de leur richesse intellectuelle. Le souvenir des orages de l’adolescence n’est pas oublié. Il surgit dès que la circonstance s’apparente à une expérience traumatisante du passé. L’adulte retombe, malgré lui, dans une position dont il n’aime pas l’écho. Elle peut le mettre en situation de dominé par un biais social, financier, intellectuel. Il peut tout aussi bien être le dominant et calquer son attitude sur un modèle qu’il avait exécré, par mimétisme, vengeance à posteriori, rancune, secrète admiration. Dans tous les cas, une appréhension négative est ressentie dès qu’une leçon, une prétention à dicter une conduite, une demande est discernée dans le discours ou l’attitude de l’autre.
 
Si l’adolescence n’a pas été bien vécue - qui peut le prétendre? - la défense joue à la façon d’un réflexe. Elle fait considérer l’autre comme un gêneur avec qui le dialogue ne s’impose pas. Elle provoque en retour une pauvreté dans la relation qui instaure un cercle vicieux.
 
Il ne s’agit pas de la pérennisation de la crise psychologique de 1’adolescence. L’adulte ordinaire ne doute plus de son identité sexuelle, L’inhibition intellectuelle et sociale a été vaincue, si elle avait posé un problème. La crise d’identité n’est plus d’actualité. Le travail de réorganisation est achevé. Toutes ces étapes que le psychanalyste décrit ont été franchies. Son corps unisexué est investi. Les pulsions sexuelles se satisfont sans en référer. Le travail de deuil qu’imposait le renoncement à l’enfance est terminé. Une place dans la société a été revendiquée et obtenue. Le repliement sur soi et le narcissisme de l’adolescence ne sont plus nécessaires.
 
La rétention des sentiments, réaction de défense acquise durant l’adolescence, réactivée à l’âge adulte n’empêche pas l’intégration. Elle se manifeste seulement par une difficulté à l’extériorisation des sentiments positifs ou négatifs sans que la timidité ou la pudeur ne soient en cause. Elle ne traduit pas une personnalité obsessionnelle chez laquelle un psychiatre devrait rechercher une névrose ou une psychose. La réalité extérieure n’est pas refoulée. II n'y a même pas un sentiment d'hostilité ou de persécution. Elle permet la vie privée et professionnelle.
 
Elle est née, pensons-nous, dans les moments de l'adolescence où les réponses aux questions muettes ou formulées n'étaient pas adéquates, quand les observations, les remarques, les critiques des adultes ayant un pouvoir, une influence étaient repoussées. Chacun de ces événements banaux pour les autres étaient une lésion nouvelle, superflue, venant impressionner une plage de la mémoire, hypersensible, rancunière.
 
Cette adolescence conflictuelle influe si profondément sur la marche des sociétés parce que sa métamorphose est inachevée. Elle est devenue un état stable, définitif. Elle ne s'achève plus à 18 ans mais à des âges où l'adulte, depuis longtemps, aurait dû être éveillé. L'étape la plus importante de l'évolution, celle du passage où l'être chargé de toutes ses virtualités a enfin les moyens de l'accomplissement, est donc en train de disparaître.
 
Cette cassure dans la formation a son origine dans le prolongement de la dépendance et la disparition du modèle d’identité.
 
L'allongement de la scolarité, le chômage des jeunes retardent l'entrée dans le monde du travail. Ces adolescents prolongent leur séjour chez les parents qui en conservent la charge. D'autres poursuivent des études supérieures. Ils sont dans la même situation de dépendance. Le baccalauréat n'a été que le début d'une succession d'autres examens, concours, licences, agrégations dont les parents se font les supporters. Ce statut n'a rien d'une sinécure mais procure quelques avantages.
 
Une troisième catégorie d'adolescents s'attarde au logis familial par absence d'envie d'en abandonner le confort, la sécurité, la tranquillité pour une indépendance morale et financière dont le charme ne lui est pas évident.
 
Un deuxième facteur s’intrique au précédent. Il empêche aussi la maturation de l'adolescence. L'un des travaux de cette période est la conquête de l'identité. Elle se fait par référence à l'adulte. Or, soit il ne se montre pas, parce qu'il se dérobe ou n'existe pas, soit il postule à ce rôle sans en avoir les qualités.
 
Le père, depuis toujours avait été naturellement le modèle idéal. Malheureusement, l'affaiblissement de l'image paternelle est à l'œuvre depuis longtemps. La dégradation est due aux changements socio-économiques.
 
Le père, la mère, participent parfois activement à leur propre dévalorisation. Ils le font en exprimant bruyamment, plaintivement, à la maison, tous les soucis et difficultés professionnels. Un tel récit est censé provoquer l'apitoiement ou l'admiration en réponse à un sens du sacrifice aussi développé. Une variante de cette attitude est donnée par le parent qui ne cesse de se plaindre de la dureté de son métier et d'énumérer tout ce qu'il doit supporter. Il termine son discours par l'admonestation censée être pleine de sagesse: « ne fais jamais ce métier! ». Toutes les professions ont ainsi leur lot de mécontents. Ce n’est pas rendre service à l'enfant et à l’adolescent car le parent a démontré qu'il travaille à contrecœur, dans une profession qu'il exècre, à la façon d'un esclave rivé à sa chaîne, victime consentante des clients, des élèves, des chefs et de tous ceux qui conspirent à son malheur. Il tue la fierté que le fils, la fille pouvaient avoir pour l'image du chef de famille en se décrivant comme un adulte sans le ressort moral, le courage, l'intelligence de choisir un travail intéressant, de changer de métier, de qualification, de patron, de ville, de pays si l'actuel ne le satisfait pas.
 
Il a prouvé une incapacité à trouver sa vraie place dans la société à un adolescent qui fait des projets d'avenir. C'est le but essentiel du moment, l'espoir auquel il accroche l'idée de son bonheur futur. Cette activité doit permettre de s'exprimer et de satisfaire désirs et besoins. La preuve est donnée que l'être qu'il devrait admirer n'a pas réussi ce choix. L'adolescent devient le témoin d'un adulte qui n'assume pas sa liberté, celle de choisir et qui s'est laissé prendre au piège du territoire. Il y succombe à la peur de l'inconnu, à la routine, à la sécurité, au hasard qui l'a fait naître ici et prendre ce métier-là.
 
Il a instruit son procès, s'est fait son propre procureur. Il s'étonnera ensuite d'être méprisé.
 
Une éducation supérieure à celle du père, l'affirmation de la mère participent à la désacralisation. Un nombre croissant d'enfants n'auront même jamais l'occasion de se confronter à son autorité car ils ne le connaîtront pas (enfants de mères-célibataires). Le docteur Lebovici dans son livre « Les sentiments de culpabilité chez l'enfant et l'adulte » en montre le retentissement:
 
"Le fils qui grandit se trouve noyé dans de vastes groupes où il acquiert mal son individualité, précisément en raison des difficultés de l'identification différenciée. Son père n'est plus devant lui pour lui faire concurrence et il ne peut se mesurer à lui directement. Cette situation conduit à de nombreuses régressions qui, selon Mitscherlich, sont à la base d'attitudes revendicatrices, et en particulier de l'absence de nuances dans les revendications".
 
Le résultat est le même quand l'adolescent refuse le modèle proposé par son père, par les adultes et la société. "Il veut surtout ne pas devenir comme eux" (Ib., page 198).
 
La présence ne suffit pas à assurer l'identité et l'identification du modèle adulte devient difficile car celui-ci a inversé les termes de l'échange: le plus vieux veut s'identifier au plus jeune.
 
"Nous avons assisté, dit Tony Anatrella dans un article de Sciences et Avenir (« Vie psychologique mode d’emploi »), à un retournement du processus d'identification.../…Tous les domaines sont envahis par cette névrose juvénile. L'éducation nationale prépare un mode d'évaluation des enseignants par les élèves. Il est de bon ton pour des hommes politiques de toutes tendances de laisser entendre qu'ils sont conseillés par leur enfant, ou par de Jeunes énarques ou encore de séduire leurs électeurs en présentant les photos de leur enfance. Ainsi les adultes s'alignent sur les enfants".
 
Ils empruntent aux adolescents la façon de s'habiller, de parler, de s'amuser et probablement de penser.
 
Ces adultes-là - nombreux - provoquent un malaise et le rejet presqu'instinctif comme maîtres à penser. Leur influence est malgré tout très importante car ils confortent l'adolescent dans l'impression que les valeurs qu'il représente sont les vraies et qu'il n'a pas besoin d'en changer puisqu'il est devenu la référence des adultes. Ceux-là lui renvoient sa propre image et ils ne répondront pas à ses questions, à ses doutes, à ses tentations, à ses tentatives, à ses supputations, à ses enthousiasmes, à ses dépressions. La solution de ses problèmes, de ses angoisses ne peut venir que de la connaissance, de la sagesse, de l'expérience qu'il n'a pas encore eu le temps d'acquérir.
 
Il comprend vite que ce n'est pas une imitation dérisoire et pathétique qui les lui fourniront. Elle a le visage d'un adulte, sa voix, sa silhouette, son métier et ce peut être son père, sa mère, son oncle, son professeur, son éducateur.
 
La démission ou l'absence de ceux qui devaient le délivrer de son adolescence ne permet pas au processus de s'achever. Il vieillit en conservant des traits de sa personnalité juvénile. Les chocs de la vie et d'abord la découverte de l'impéritie des adultes estompent beaucoup les aspects positifs qui en faisaient le charme et la richesse. Il conserve plus facilement une soumission aux influences et tendances contradictoires qui l'habitaient et dont le défrichement n'a pas été accompli. L'agitation d'alors n'a pas été disciplinée. Elle n'était pas stérile dans la mesure où elle permettait de ne choisir que le meilleur. C'était en particulier le temps où l'exemple permettait de se forger un sens moral, un idéal, peut-être une idéologie. Ces valeurs structurent une vie. La société ne peut s'en passer. Elle devra pourtant s'y résoudre et commence à en payer le prix que nous savons.
 
Un cycle humain où l'enfance précéderait une adolescence indéfinie essaie de s'installer avec la complicité des névroses de la juvénilité et dans la lassitude des adultes.
 
Il n'y a que la diffusion du phénomène qui soit nouvelle. Il y a toujours eu des éternels étudiants qui trouvaient à l'université, dans les facultés des havres bienveillants. Le statut est parfois encouragé par des parents heureux de remettre à plus tard le travail de deuil qui suppose la séparation d'avec un fils ou une fille qui prend son essor. Ce pilier de l'enseignement supérieur n'est plus un marginal. Ils sont maintenant légion à arriver à la trentaine avec tous les attributs de l'adolescence même si elle est qualifiée de post-adolescence. Ils ont vécu dans un groupe, dont ils partagent les engouements et les répulsions. Leur expérience, leur responsabilité ne connaissent que la préparation des concours, des examens. Leur mémoire a été constamment sollicitée. Cette nécessaire mais fausse déesse de notre enseignement n'est pas notre valeur première mais un musée où le passé est considéré comme un capital auquel on se réfère sans cesse, gênant la vie du présent et qui empêche de créer et de découvrir.
 
Les étudiants privilégiés qui fréquentent les Universités, les Facultés, les Grandes Écoles privées ou publiques se préparent des destins aux antipodes d'autres adolescents dont nous parlerons moins. Ils sont aussi en souffrance d'âge adulte mais leur niveau socioculturel ne fera pas forcément d'eux de grands responsables. Leurs histoires, leurs gestes, leurs propos, leurs problèmes nous intéressent. Leur actes, leurs décisions retentissent aussi sur la collectivité quand ils se mettent en grève, bloquent les autoroutes, mettent le feu aux perceptions.
 
Les étudiants prolongés sont plus dangereux car ils monopolisent les postes de la haute administration, de la finance, font des carrières politiques, contrôlent le pouvoir industriel. Si leur ambition est moins publique, moins aiguisée, ils auront à choisir une responsabilité tout aussi exigeante en étant médecins, avocats, juges, professeurs, militaires. Quand ils ont enfin abandonné les bancs de l'Université, des Facultés, ils soignent, éduquent, jugent.
 
Ceux qui n'ont pas raté leur passage à l'âge d'homme sont même désavantagés dans la course aux responsabilités. Leur maturité peut être un handicap car leur différence les rend étrangers à la majorité que sont les autres. Leur mode de recrutement étant la cooptation à base d'esprit de corps et d'amitiés acquises au long des études, une indépendance d'esprit, un jugement critique, valeurs adultes, peuvent ne pas être appréciés.
 
Le recrutement exclusif de ce qui devrait être l'élite dans le même vivier a été remarqué et dénoncé. Ses privilèges, son népotisme, son égoïsme constituent un danger pour une démocratie. Mais une nouvelle prise de la Bastille n’est pas à l’ordre du jour et l’abaissement de cet ordre tout puissant n’est pas programmé, une preuve de plus que notre temps est plus celui de la vitesse que des lumières.
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vendredi 31 mai 2013

LE TABLEAU LE PLUS EXTRAORDINAIRE QUE J’AIE JAMAIS LU

Il est l’œuvre de Cébès, un philosophe grec de Thèbes qui vivait au Vè siècle avant J.C. Il nous décrit le tableau qu’il aurait vu dans un temple dédié à Saturne. La description qu’il en fait reprend le discours que tient un noble vieillard qui avait connu le donateur, à des visiteurs. Minutieux, il analyse les lieux, les personnages, leur allure. C’est, en réalité, une peinture qui appartient au musée imaginaire. Rien n’a été oublié dans cette allégorie de la vie. Toutes les tentations, les périls, les obstacles sont rencontrés. La façon d’y échapper est expliquée. Ce tableau est une boussole qui trace la bonne étoile. Vous le trouverez en librairie après les pensées de Marc-Aurèle et le manuel d’Épictète sous le titre « Le tableau de Cébès ». Le mien est dans un classique Garnier.
Pour l’apprécier il suffit de suivre le guide. Il vous mène à la Félicité après vous avoir fait traverser la Vie et y avoir affronté l’Imposture, l’Erreur, l’Ignorance, les Opinions, les Convoitises, les Voluptés, la Fortune aveugle, folle et sourde, l’Incontinence, la Débauche, l’Avidité, la Flatterie, la Punition, le Chagrin, la Douleur, les Lamentations, le Désespoir, l’Infortune, le Repentir. Il vient au Secours, l’arrache à ses Misères avec la Volonté, la Croyance qui conduit au Vrai Savoir. Le cheminest difficile et aboutit à la Patience, aux Vertus, à la Science, à la Justice, la Tempérance, la Modestie, la Liberté, la Douceur. Le terme est la Félicité qui couronne celui qui a remporté tous les combats.
Le tableau de Cébès est une image, une leçon, une prière. Sa dialectique en fait un chef d’œuvre de beauté, de force et d’intelligence. Mais Cébès n’était qu’un philosophe. Il n’a pas créé de religion. Il ne s’est encombré d’aucun dieu. Il donne les clefs du bonheur à ceux qui sont vertueux et respectent des valeurs comme la liberté, la justice, la douceur. Il n’est le prophète d’aucun paradis. Très terre-à-terre il se contente de montrer l’enfer qu’est la terre. On comprend que son tableau n’ait eu aucun succès, aucune influence car le monde fou qu’il décrit est celui dans lequel on vit.
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LES AVATARS DE L’ADOLESCENCE (4)

Ou l’origine des malheurs du monde

 

CHAPITRE III

 
NAISSANCE DE LA RETENTION DES SENTIMENTS
 
L’allégresse devrait entourer la puberté, accompagner l’adolescence. Son contraire, la morosité, les escorte. Elles sont vécues comme le temps des épreuves, celui de l’âge ingrat Les parents se résignent à l’inéluctable, appréhendent ce qu’ils devront endurer. L’enfant l’aborde en aveugle, ignorant ce qui l’attend, heureux de quitter le clan des petits pour les grands, inquiet du prix qu’il devra payer le passage, inconscient du challenge qu’il va affronter, à aucun moment – et par personne – ces années-là ne sont ressenties, vécues, savourées comme le cadeau sans prix de la nature.
 
L’entourage, bien plus, assiste à la transformation inquiet, étonné, réprobateur, parfois narquois. Il ne se sent pas directement concerné par l’épreuve que subit le garçon ou la fille. Il s’ingénie plutôt à s’opposer aux conséquences et à 1’expression de la mutation dont il ne comprend pas l’enjeu. Il y résiste, ruse à la façon des vieux pays coloniaux qui refusaient l’indépendance à une jeune nation. Parfois il croit triompher. Souvent la métamorphose, par sa faute, n’est qu’à moitié réussie au terme d’un combat larvé,  mesquin, terrible.
 
L’attitude inverse qui témoignerait d’un empressement à clore la phase d’émancipation peut se voir. Elle donne à l’adolescent la certitude d’un rejet. Elle est encore plus conflictuelle.
 
Une compréhension si médiocre d’un phénomène  crucial explique l’indifférence ennuyée qui préside à son déroulement. La mission du père et de la mère, serait d’être le guide bienveillant, attentif, disponible qui explique, rassure, dédramatise, respecte .
 
Les causes ne sont plus ressenties dans l’inconscient d’un cerveau immature. Elles sont connues avec précision. C’est l’angoisse née d’un corps qui se transforme, un père qui condamne des cheveux longs, les mauvaises notes scolaires, les silences aux questions, la musique trop forte, les sorties nocturnes, les amis. Le professeur, le patron ont des mots, des gestes, de réflexions qui blessent, parfois sans le savoir mais parce que c’est un moment d’intenses perceptions, de découvertes, de significations jusqu’alors cachées, d’associations d’idées qui donnent aux attitudes, aux paroles un autre sens. La persécution, présumée ou réelle, se renforce des frustrations que toutes les envies inassouvies sécrètent en permanence.
 
La conviction de n’être plus aimé bouleverse l’adolescent qui se sent abandonné. Ce sentiment peut naître de la réaction des parents dont le monde intérieur reste immobile face à l’être en mouvement. Le désir d’être aimé tel qu’il devient est aussi fort que celui qu’il avait quand, nourrisson, il ne faisait qu’un avec sa mère. Le déchirement entre cette aspiration et la nécessité de répondre aux exigences nouvelles réveille le complexe de persécution qui lui faisait rejeter parfois le sein de sa mère avant même la satiété. La faute du trouble est attribuée à l’autre et le rôle de victime peut être délectable. Les récriminations, les disputes, les colères, les punitions, les admonestations dont cette période s’enrichit de toutes parts sont supportées à un stade de conscience, répétées par le monologue intérieur et d’autant plus facilement mémorisées qu’elles éveillent des fantasmes inconscients. La certitude se fortifie tout au long de ces expériences que la confiance, l’amour lui ont été mesurés, parfois refusés par ceux qui les lui avaient donnés. Leur crédit est entamé, le scepticisme est né. La chance de retrouver une complicité voisine de celle que le bébé avait avec sa mère disparaît. La situation est en opposition complète avec le souvenir inconscient de ce qui s’était passé à ce moment-là. Cette rupture du couple enfant-parents rend cette deuxième naissance beaucoup plus douloureuse, angoissante et déprimante. Elle convainc pour toujours qu’une parfaite communion avec l’autre est impossible et que la recherche est vaine. C’est la raison de la solitude qui poursuit tant d’hommes et de femmes.
 
Des conditions extérieures idéales ne suffisent pas à assurer l’harmonie du caractère, des facteurs internes, innés interviennent à toutes les époques. Les pulsions destructrices faites d’avidité, d’agressivité, d’incapacité de reconnaissance et d’amour naissent de la frustration qui suit la privation et ne s’apaisent pas à sa cessation. Elles sont à l’œuvre dans beaucoup de scénarios de l’adolescence.
 
L’affection, la compréhension des parents ne lèvent pas toujours la suspicion et le ressentiment. Les bonnes raisons de s’opposer à des envies dangereuses ou extravagantes ne sont pas toujours admises. Le refus est vécu comme une persécution.
 
L’adaptation correcte du nouveau-né passe par l’introjection de la bonne mère à son monde intérieur. Elle est un des moyens de l’adaptation sociale et ne cesse pas tout au long de la vie. Elle a un autre paroxysme à la puberté. Si l’objet de l’introjection devient mauvais comme peuvent être ressentis des parents hostiles, des professeurs hargneux, le monde extérieur subit une pollution qui compromet cette la relation. L’exacerbation des émotions et des sentiments de ces moments-là est telle que l’empreinte est profonde et elle survit. L’autre sera vu comme un gêneur, un ennemi.
 
L’inadaptation à la société des parents est augmentée par la projection de modèles contestables et contestés. Elles expliquent la vigueur et la rapidité des engouements et des répulsions. Elles font prendre l’habitude de prêter aux autres ses propres sentiments et en retour de modeler son comportement sur ce qui est devenu un postulat : « Je trouve X peu sympathique. Il doit trouver que je le suis aussi, donc je vais lui témoigner de l’antipathie ». Cette construction arbitraire, impressionniste est souvent reprise dans les manifestations de la rétention des sentiments.
 
La dépendance de l'enfant ayant été remplacée par l’autonomie - au moins psychologique - de l'adolescent, le danger paraît moins grand de répondre à l'hostilité supposée ou déclarée des autres par la même attitude, voire en la radicalisant. C'est le temps des fugues, des départs. L'actualité rapporte parfois une issue encore plus dramatique. Sans atteindre en général des degrés aussi dangereux, il en reste souvent quelques souvenirs. Ils surgiront dans la vie adulte, en prêtant aux autres des intentions malveillantes.
 
L'adolescence est un entre deux qui sépare l'enfant de l'adulte. Le statut d'individu responsable et indépendant ne sera atteint qu'après qu'il ait évacué ce qui le tenait attaché au confort et à la sécurité d'une relation parentale forte et exclusive. La rupture est nécessaire, programmée par les armes que la nature lui donne dans le même temps. Cette période n'est pas sereine car des aspirations aussi inconciliables meurtrissent. L'ennemi est intérieur; il attaque des liens anciens, forts, bouleverse le système des valeurs et des références. L'adolescent abrite ainsi un potentiel destructif. Il en est la première victime et la souffrance morale est à la mesure du combat. Cette pulsion autodestructrice mais qui n'épargne pas les autres affronte aussi un chevalier blanc. Il est l'alternative espérée, la force qui doit permettre à l'adolescent de surmonter les épreuves et de triompher finalement des obstacles.
 
Le triomphe est rarement parfait, tant le parcours est difficile. Le plus souvent il ne s'agit que d'un armistice car les forces négatives sont prégnantes. L'insuccès n'est jamais reconnu comme tel car une autodéfense se met en place afin d'excuser l'échec.
 
Le responsable le plus commode est l’autre et il ne cessera d’être appelé comme alibi et repoussoir chaque fois que le besoin s’en fera sentir. Une hostilité de principe lui est acquise.
 
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jeudi 30 mai 2013

CE FUT UN GRAND PAYS

La France est devenue un pays qui a honte d’avoir été conquérant, un pays qui ne respecte pas sa langue, un pays sous anxiolytiques et antidépresseurs, un pays qui ne sait plus créer le beau, un pays qui ne brille plus que par ses dettes, ses grèves, ses RTT, son RSA, ses SDF, sa CMU, un pays où l’on accepte d’être payé pour ne rien faire alors qu’autour de lui des milliards de travailleurs travaillent deux fois plus pour 10 fois moins.
 
Combien de temps un tel pays peut-il durer ? Que va-t-il devenir ? Un État musée pour touristes, un État gastronomique où les gourmands du monde entier viendront boire et manger, un État LVMH où les riches feront leur shopping ? L’Italie, après l’Empire Romain, la Turquie après l’Empire Ottoman, le Portugal, l’Espagne après l’Âge d’or ?

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LA FIN DU MONDE DANS CINQ MINUTES

  • Finalement la dernière aura bien été la der des der.
  • Je suis revenu de tout mais, cette fois, ce sera dur.
  • Le soldeur malgré tout : dernière démarque avant fermeture définitive.
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ET PASSE LA LÉGENDE

Les racontars, dans la conversation courante, n’ont pas bonne presse. Ils sont vite ramenés à leur juste valeur : des bobards, à consommer entre jobards.
Certains ont la vie dure. Ils séduisent et leur pouvoir se renforce au fil des siècles. Ils deviennent  des légendes. D’autres réussissent encore mieux. De bouche à oreille, de mémoire à souvenir, d’histoire de famille à paroles d’évangile, la rumeur devient réalité et entre dans l’Histoire. Elle continue de grandir, de s’enrichir des délires des uns et des autres. Le succès est inouï ; les réfractaires, les sceptiques, les impies, les déviants, sont pourchassés, persécutés, éliminés. Rien ni personne ne doit déparer la belle cathédrale à la gloire du grand tout.
Les siècles passent, le soufflé retombe. L’inquisition n’a plus de cartouche à brûler. La fureur se calme, la fumée s’estompe. La raison l’emporte, le miracle devient mirage… L’humanité reprend pied sur terre, elle peut recommencer à rêver des étoiles.

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LES AVATARS DE L’ADOLESCENCE (3)

Ou l’origine des malheurs du monde

CHAPITRE II

L’ENJEU DE LA MÉTAMORPHOSE
 
Autant que la fusion des gamètes qui débute l'aventure humaine dans le plaisir et la mort qui la clôt dans l'affliction et la peur, comme la naissance qui mêle douleur, espoir et joie, la puberté est une étape extraordinaire qui permet à son héros de forger une personnalité capable d’affronter l’aventure solitaire qu’est la vie.
La subtilité du processus, l'incroyable complexité des réactions en chaîne qui le contrôlent, l'activation ou la réactivation d'organes inachevés, quiescents, leur efflorescence, la dynamisation d'un cerveau jusqu'alors limité mériteraient un enthousiasme, une ferveur, un respect à la mesure d'un tel cadeau.
Ce changement, fruit d'un flux hormonal révèle un nouveau corps, une sexualité. Il enrichit la psychologie, développe l’intellect, permet une prise de conscience de soi et de l'autre. Un nouvel individu est crée, doué de performances qui le rendent étranger - sans amnésie - à l'enfant qu'il était. Une nature inconnue prend possession de lui. Elle soumet l'adolescent à un bouillonnement émotionnel, idéique, physique, sexuel à la mesure de la nouveauté qu'il expérimente.
Le tumulte intérieur est à son comble. Il ne retrouvera jamais cette richesse. La conversation avec soi est permanente. Cette effervescence n'est qu'un aspect de la transmutation qui permet la réalisation du projet grandiose: passage de l'état d'assisté, de dépendant et dans beaucoup de domaines d'incapable à un statut d'autonomie, de libre-arbitre, de jugement, d'esprit critique, de créatif, de travailleur, de procréateur. Il faut beaucoup de superlatifs pour évoquer les merveilles qui s'accomplissent.
Leur but est simple, précis, irrémédiable. Aucune espèce n'échappe à la loi. Elle pousse l'oiselet auquel on a appris à voler et à trouver sa nourriture à quitter le nid, le louveteau la tanière pour la meute, le brocard à rejoindre la harde.
La réponse des autres et la qualité de la communication conditionnent pour une grande part la façon dont l’adolescent va vivre son changement et s’adapter. Sa situation est étrange : il va devoir abandonner la tranquillité d’un monde où tout était axé sur la sécurité de la relation parentale pour affronter seul la dureté d’un extérieur dont il ne possède pas les clefs. La cassure n’est pas brutale, un apprentissage est prévu, de nouveaux outils lui sont donnés dans une progression harmonieuse. Il est dommage que, dans la plupart des cas, aucune voix, aucune explication, aucun avertissement ne le prévienne, le mette en garde. Les parents, l’entourage, la société ignorent ou préfèrent ignorer que la nature les a mis là pour être les mentors de la métamorphose.
Les parents avaient tenu leur rôle avec brio, attendris, désarmés par la faiblesse et la dépendance du nourrisson à l’âge où s’incrustent les racines infantiles du monde adulte. Le nouveau-né avait créé un système de défense et d’attaque pour survivre. Il vivait une situation pénible, dangereuse, guetté par la mort, chassé du confort de la mère pour l’hostilité extérieure. Une angoisse persécutive inconsciente aurait là son origine. Un mécanisme d’adaptation permet à la vie de triompher. L’introjection de la bonne mère (celle qui donne le sein, réchauffe, protège, cajole, fait oublier la faim, le froid, la soif, le noir, la douleur, la solitude) à son monde intérieur lui permet d’incorporer progressivement le père et les autres individus. Sans davantage de connaissance, sans éducation, instinctivement et avec seulement de rares exceptions, la complicité des parents et de la société avait été acquise sans réticence, avec enthousiasme même, avec un excès de zèle souvent.
L’adolescent ne bénéficie plus de la même disponibilité. Son nouvel avatar – la puberté – est pourtant l’actualisation d’une situation qu’il avait déjà vécue. Le remake en emprunte beaucoup de procédés. Les scènes sont seulement jouées sous l’éclairage éblouissant d’une intelligence opérationnelle, d’une conscience toute neuve de la réalité et l’aide d’une dialectique qui n’a rien d’un vagissement.
Le changement supprime un statu quo aussi confortable que celui que venait de quitter le nouveau-né. Avec beaucoup de souffrances, d’aléas, l’enfant avait conquis un équilibre et une sécurité dans le cocon familial. Il acceptait et recherchait la dépendance des parents. Elle était le gage d’une protection octroyée sans partage. Le temps a passé, la puberté fournit à l’adolescent une nouvelle dimension. Les parents et tous les adultes n’apparaissent plus si admirables et respectables au fur et à mesure que les différences s’estompent. Leur force n’est plus évidente tandis que leur faiblesse le devient. Rien ne vient compenser la perte des certitudes. L’hostilité du milieu jusqu’alors masquée par l’écran familial et les préoccupations ludiques de l’enfance s’impose. Le moment est aussi celui des choix : l’entrée dans le monde du travail pour les apprentis, la lutte des examens et des concours pour les plus favorisés. Le futur n’est plus l’infiniment lointain. La pression parentale, les difficultés scolaires, les contraintes sociales, les pulsions sexuelles mal satisfaites s’accumulent dans une espèce de conspiration qui recrée les circonstances de l’angoisse des premiers jours.
Accompagner, favoriser, encourager, aider le cheminement indispensable, pénible, dangereux, exaltant devrait être l’obsession du père, de la mère, de la société. Quelle preuve d’amour plus grande, quelle tâche plus noble et nécessaire, quel renforcement de la gratitude que la délivrance d’un homme, d’une femme sans griefs contre personne, prêt à collaborer avec tous.
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