Pour atteindre la Sagesse, il faut changer et la question
posée revient à « Peut-on changer l’être en conservant
l’avoir ? ».
J’ai soumis le problème à des amis de passage. Le temps
maussade nous confinant autour d’une conversation, je la lançai sur la question
en suspens. Chacun y alla de sa réflexion.
Le premier à répondre, sans qu’on le lui demande, fut
l’enfant, un insupportable bambin, hyperactif, braillard et destructeur :
« laissez-moi tranquille, j'ai envie de faire pipi ! ». Ainsi fut
fait.
Le père, au chômage, divorcé mais toujours superbe et
péremptoire s’exclama : « Question stupide ! La bonne réponse
serait : le bien être exige un bon avoir… ». Content de lui, mais à
côté de la plaque comme toujours, il nous fusilla du regard, ne supportant pas
la contradiction.
Le grand-père, un taiseux décréta laconique :
« Non, impossible ! » et il finit son verre sur un claquement de
glotte.
Le débat était clos, sans avoir avancé et on pouvait
continuer d’échanger sur le fond de l’air du temps, le sujet habituel.
La relance fut interrompue par un adolescent, un croisé du
« Dernier Samouraï » et d’un « Blues Brothers » ayant une
pointe de la « Folle du Désert », entraperçu et aussitôt disparu. Il
était en colère et cela se voyait. « Mon avis ne vous intéresse pas, j’ai
le droit de voter mais pas celui d’avoir une opinion. Vous croyez que tout le
monde est comme vous, sans idée. Mon j’en ai et, que cela vous plaise ou pas,
vous allez la connaître .
Mon pauvre père croit savoir ce qu’il dit. Interdit de chéquier,
il en bave et nous en fait baver en permanence. Le pépé, lui, croit avoir
raison parce qu’il a de l’expérience, tout vu, tout compris. Pour lui l’ordre
des choses, c’est béton. Tous les deux donnent des leçons, eux qui ont tout
raté, d’abord leurs enfants. Car fabriquer du bonheur, de la bonté, de la
beauté, de l’intelligence, du courage, de l’imagination quand on est creux, velléitaire,
malheureux, borné, cupide, peureux c’est mission impossible 1, 2, 3, 4, 5. Quand
toute sa vie on s’est agenouillé devant les bonnes sœurs, la bonne parole, le
bon Dieu, mis au garde-à-vous devant le règlement, la hiérarchie, les
garanties, les assurances, le portefeuille comment peut-on penser, rêver, oser,
sans référence, sans déférence, en liberté ?
Englués, paralysés, étouffés par tous les interdits,
les conservatismes, la pensée unique qui est la dominante vous ne voulez pas de
cette liberté qui vous obligerait à changer, à ne plus être l’esclave, la
victime de tous les interdits qui vous enchaînent. Vous ne sauriez pas où
aller, que faire, que penser, à quoi rêver.
Comment s’évader de soi quand on a peur des autres,
où aller quand on ne fréquente que les agences de voyages, à quoi bon rêver quand
on n’a que des cauchemars ?
J’aimerais, moi, n’être ni un parent qui se croit bon
à enfanter, pour se revoir jeune quand il sera vieux, s’éterniser un peu, ni
devenir adulte, ce parangon de vertu qui sait tout parce qu’il a tout connu et
est revenu entier, le philosophe en majesté, le commandeur sur son socle.
J’aimerais être celui qui rêve d’inventer à partir des
riens et des plus que mes pauvres parents – oh combien je les plains ! –
m’ont donné et qui voudraient que je leur ressemble, eux qui ne se voient pas
tels qu’ils sont : pitoyables, misérables, malheureux. Dans ce rêve, j’ai
les qualités qui permettent que la vie ne soit pas un combat perpétuel clos sur
une défaite piteuse ou des victoires remises en question sans arrêt.
Il me suffit de vous voir pour savoir que je ne veux pas
être père, ce défi imbécile ni devenir adulte, un Pic de la Mirandole, savant,
pédant ayant réponse à tout et croyant que la vérité colle à la réalité.
Je ne courrai pas le cross du Figaro comme un lemming, je
n’applaudirai pas à la commande, ne chanterai pas dans une procession, ne
crierai pas dans un meeting.
Avec un crayon je n’alignerai pas des chiffres mais
essaierai de dessiner l’ineffable, le subtil, l’éphémère, la beauté.
Avec des mots, je poétiserai pour que ce que je devine, imagine,
rêve devienne sensible, réel, visible.
Je n’hurlerai pas avec les loups, je ne jouirai pas à
l’hallali d’une chasse à courre devant des entrailles fumantes.
Je ne supporterai pas l’insupportable, je ne mollirai pas
avec les mous, je ne tuerai pas le faisan, le lièvre, le chevreuil pour le
plaisir, le cuissot, le festin.
Je ne regarderai pas en me vautrant la bêtise, la laideur,
l’horreur, les paillettes.
Je ne serai pas une bête de concours, me gavant de chiffres,
de dates, d’analyses, de synthèses, pour, plus tard, faire des listes, des
bilans, des analyses, des synthèses.
Vous êtes mon antidote, mon contre-exemple, mon repoussoir.
Vous m’êtes utile, votre exemple trace ma voie. Vous voyant
repus, mécontents, croyant bien faire et vous trompant toujours, je sais ce que
je dois être : libre, joyeux, solitaire, solidaire et ne pas avoir ce qui
encombre, entrave, retient, déforme. Je sais ce que je ne dois pas être :
un croyant qui croit à l’incroyable, un suiveur qui suit le mieux-disant, un
consommateur, un ayant-droit, un profiteur, un cadre supérieur, un client
fidèle, un content de soi, un fier de l’être, le premier arrivé. J’aimerais
avoir le courage de mon opinion, la volonté de faire ce que je dis, de croire
que j’ai raison, de douter et avoir, moi aussi, droit à un verre de
Loupiac ».