Les sensations n'ont jamais provoqué de guerres. Elles ne rappellent, au pire, que le souvenir d'une cuillerée d'huile de ricin ou de foie de morue, une crise de colique néphrétique, une fracture de Pouteau-Colle dans l'enfance. À l'âge adulte, ce sera le plaisir en bouche qu'a donné un vieux Joguet ou un Chasse-Spleen, un repas chez Gagnaire quand il était stéphanois, la vue de Brel en don Quichotte, de Montand chantant les Feuilles mortes et de tant d'émotions qui passent par les sens. Ils sont complices, se complètent et un gâteau sera meilleur avec une pincée de sel, une pointe d'acidité relève une amertume, un peu de laid réhausse le beau et Belmondo avec son nez cabossé aurait eu moins de succés. Si nous n'avions qu'elles à notre disposition, la vie serait moins remplie de passions mais se passerait dans une paix profonde consacrée à savourer, à déguster, à digérer.
Mais pour notre malheur et celui de la terre, l'évolution nous a dotés de sentiments pour la plupart contre-nature (hypocrisie, égoisme, jalousie, avarice, orgueil, cruauté). Ils sont si puissants qu'ils réduisent au silence les quelques qualités qui se meurent en pleurant. Elle a transformé l'homme en un animal inférieur et je vous renvoie pour vous en convaincre à la démonstration implacable qu'a faite Marx Twain de ce phénomène anthropologique unique dans l'histoire de la paléontologie.
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